Est-Nord-Est

Je suis parti 5 semaines au Japon, seul. Je voulais rencontrer deux faces du Japon : la densité de la population et les paysages dépeuplés. J’aime deux choses : une personne seule et la foule. J’aime aussi une personne seule dans la foule. Au Japon, j’ai eu l’impression de ne trouver que des personnes seules. J’ai emporté mon appareil photo. L’emporter avec moi justi ait ce voyage. J’ai beaucoup aimé me retrouver seul dans cet endroit inconnu.

Comment faire l’apprentissage de la solitude ? Dans les paysages dépeuplés du Japon, je deviens moi- même cette personne seule que je recherche. Au Japon, on se retrouve agglutiné dans la foule, coincé dans une rame de métro et quelques heures de trajet suffisent pour être totalement isolé au milieu de paysages grandioses. Dans le métro, les gens sont pressés les uns contre les autres et il n’y a aucun échange. Dans la campagne, au milieu des montagnes ou en bord de mer, il y a évidemment un échange, de l’énergie. Ces deux expériences sont enrichissantes et j’ai eu envie de traduire ces contrastes en images.

Je recherche la solitude chez les gens, je cherche à écouter ce dialogue qu’ils entretiennent avec eux- mêmes. En faisant cela, je suis moi-même seul, dans ma pratique de la photographie.

Je ne parle pas le japonais. Dans une auberge de jeunesse, j’ai rencontré une personne avec qui j’ai pu parler. Je lui ai expliqué l’endroit où je voulais aller, les îles Oki, des îles lointaines, désertes, sauvages avec des élevages de chevaux et de boeufs. La personne avec qui je parlais m’a demandé pourquoi j’allais là-bas. Je n’ai pas su lui répondre. Mes photos sont la réponse.

Après avoir traversé les îles de la mer intérieure de Seto en vélo, après 50 km, la nuit tombait et je devais trouver un endroit où manger. Je me suis retrouvé dans un petit village en bord de mer. Tout était fermé et je ne voyais personne dans les rues. Seule une faible lumière luisait dans la ville, c’était un petit restaurant qui était encore ouvert. Quelle chance ! À l’intérieur, une vieille dame faisait la cuisine et le service. Une seule personne dînait au comptoir. Il buvait une bière Kirin. Pour commander, j’ai pointé du doigt les plats en train de mijoter en cuisine. Je ne sais toujours pas aujourd’hui ce que c’était. J’avais encore 70 km de vélo à faire pour me rendre à Imabari. J’ai parlé sans parler, avec le langage des mains, des yeux, avec la vieille dame et le client. Je n’ai pas pris de photos dans ce restaurant. L’atmosphère du lieu m’a aidé ensuite à prendre des photos pendant le reste de mon périple.

Ce sentiment de solitude, dans un pays lointain dont on ne parle pas la langue, est différent de l’isolement. Il est fertile et permet de se retrouver soi-même. Ce voyage m’a permis d’apprendre à vivre avec l’ami au fond de soi, allos authos selon Aristote, le retrouver, l’écouter.

Chaque jour, je ne prévoyais que mon trajet du lendemain. Je me laissais guider par mon instinct dans ce pays inconnu jusqu’à parfois ne plus pouvoir retrouver mon chemin. Je me suis retrouvé dans la gare routière de Fukuyama sous une chaleur écrasante. Je recherchais un bus pour me conduire vers un village de pêcheurs que des rencontres en auberge m’avaient conseillé. Je ne savais pas sur quel quai attendre, ni à qui m’adresser pour retrouver mon chemin. Je trouvai nalement une personne qui montra du doigt un autocar pourri stationné à l’abri du soleil. Me voilà embarqué dans un bus sans savoir de manière certaine si c’était le bon. Je me disais que ça n’avait pas vraiment d’importance. Les arrêts dé laient, une voix en japonais indiquait le nom de chaque arrêt du bus. Je ne savais pas où m’arrêter. Je scrutais le paysage à la recherche d’indices mais je ne trouvais rien qui m’aidait. Après 30 minutes de route, le chauffeur arrêta le bus, ouvrit la porte et me faisait signe d’approcher. Tous les visages se tournèrent alors vers moi. Le bus s’était arrêté au village que je recherchais. Finalement, je ne m’étais jamais perdu.